Le travail est une cause essentielle du malheur des hommes. Travailler, être au chômage, dans les deux cas ça assassine. Le chômage assassine plus vite, c’est tout.
Pierre MÉROT, L’Irréaliste
Niko a été remercié. On aurait pu s’attendre à ce qu’on lui dise « merci » pour le travail accompli, pour la belle année scolaire achevée… Non, la directrice a préféré lui demander de rendre ses clés et son badge, de vider son casier et sa classe de ses affaires et de passer chez la secrétaire pour qu’on lui rende sa caution.
C’était le vendredi 5 juillet, à la dernière heure du dernier jour avant les vacances tant attendues et méritées. En quittant l’école, il a croisé un collègue. C’était trop. Les larmes montant, Niko partit d’un bon pas, claudiquant légèrement, sa canne martelant le pavé de la rue qu’il n’empruntera plus. Après avoir traversé et longé les maisons cossues d’un quartier autrefois rutilant, il s’est assis sur un banc du square pour pleurer. Tout seul, sous l’ombre des feuillages de l’été commençant, un homme de cinquante ans sanglotait de manière incontrôlée. Il venait d’être viré.
Ce matin, il s’est levé sans être préparé et Il a entamé la journée, fatigué. La veille c’était la fête du personnel, il n’a pas beaucoup dormi. Il avait aidé pour les festivités du départ à la retraite d’une collègue, une femme inspirante, qui lui a beaucoup appris quand il est arrivé à l’école. Elle l’a, pour ainsi dire, formé aux bases du métier ; elle et tant d’autres lui ont partagé leurs trucs et astuces de pédagogues avertis. Quand il a débarqué dans l’enseignement, Niko était plein de bonne volonté, d’envie de bien faire et de travailler, il y a tout de suite intégré le sens nécessaire à l’accomplissement d’un travail éducatif abouti, même si, il faut bien l’avouer, ce ne fut pas facile. Cela n’avait rien à voir avec son ancien boulot, qui l’avait tant abîmé physiquement et mentalement et que pourtant il avait quitté l’âme en peine, déçu et meurtri par la tournure que les événements avaient prise. Tout comme aujourd’hui.
À 11 h, il avait déjà inscrit trois nouveaux élèves dans sa section, rencontré des parents et mené l’entretien de fonctionnement. Il avait participé à la réunion d’équipe de clôture de l’année, où ses collègues lui avaient dit qu’il serait parfait pour remplacer la jeune retraitée dans une des nombreuses fonctions qu’elle occupait, il devait y réfléchir mais la perspective l’excitait. À midi, il occupait un des ordinateurs de l’accueil et tentait de former des groupes harmonieux et pertinents pour les classes de l’année prochaine. Ses compagnons de travail passaient devant lui un à un et quittaient l’établissement en route vers des vacances, des voyages, des projets, du repos. Certains venaient lui serrer la main, lui dire un petit mot rigolo sur le fait qu’il travaillait encore, et il leur lâchait : « on est payé jusque 16 h, il faut prester ». D’autres lui firent un signe amical en partant.
Quand il partit à son tour et franchit la lourde porte, ce fut pour la dernière fois. S’en rendre compte, sur le chemin du retour, le désolait. Des collègues qu'il n’avait pas pu saluer, pensant les revoir. Des élèves à qui il avait dit bonnes vacances et à l’année prochaine, et à qui il avait involontairement menti. Des projets qu’il menait, des cours qu’il avait créés, des modules encadrés, des stages accompagnés… « Nul n’est irremplaçable », se dit-il, et il continua son chemin, à pied, sans s’arrêter. Les bus le frôlaient, la chaleur l’accablait, le faisant transpirer sous son corset de maintien. Sa main moite glissa sur le pommeau de sa canne. Il chancela, il avait presque l’envie de s’effondrer mais il résista. J’craquerai pas, j’craquerai pas. Avec ce mantra, il avança.
Le discours de la directrice, lors de la fête, lui revenait en tête. Tout le monde avait remarqué qu’elle avait « oublié » de remercier plusieurs personnes et de dire au revoir publiquement aux collègues qui s’éloignaient de l’école sans pour autant prendre leur retraite. Certains avaient des projets ambitieux sous d’autres cieux, d’autres prenaient un détachement pédagogique et quittaient temporairement le navire… Mais ce n’est que quand une âme charitable souffla à son oreille quelques mots qu’elle se lança alors dans une liste de noms incomplète et maladroitement ânonnés qui fit des vexés et provoqua des rires narquois dans l’assemblée. Elle avait oublié Sarah, mais on le lui rappela, elle ne se souvenait plus la raison de son départ, mais on le lui dit. En revanche, rien pour Niko, aucun mot. Lui qui avait conscience de la précarité de son poste avait été attentif aux paroles de la direction et il prit pour un bon signe le fait qu’on n’évoquât pas sa situation. Il serait reconduit, bien sûr, comme chaque année depuis qu’il était là. Il fait du bon travail, il est apprécié, il est proactif et s’investit dans des projets et du travail collaboratif. Pourquoi ne le garderait-on pas ? Parce que parfois il l’a ouverte un peu trop ? Car il a, c’est vrai, montré son désaccord plus qu’à son tour, face à certaines injustices. C’est un poil à gratter, un caillou dans la chaussure de la direction, et il n’est pas nommé. Il est assis depuis plusieurs années sur un siège éjectable, dont le levier est la réforme des titres et fonctions et les mystères insondables de l’administration. La directrice étant très forte là-dedans, Niko lui fait confiance sur la procédure qu’elle a dû suivre : aucune erreur n’est possible. Et de toute façon, le message est clair : elle ne veut plus de lui. On lui a dit de partir, on l’a mis dehors et il a rendu ses clés.
Pour la deuxième fois, il s’est arrêté. Il est fatigué, ce n’est rien de le dire. Il est épuisé, comme tout le monde, il le sait. Il ne se plaint pas, jamais. Il faut avancer, et il l’a toujours fait dans sa vie passée. Tout à coup, en un éclair, une scène lui apparait. Il a un flash et il entend même le son de sa voix, qui panique. Il va falloir l’annoncer à sa femme. Il va falloir la rassurer sur le budget et le remboursement de l’emprunt. Il va devoir être diplomate et compréhensif, ils ne réagissent pas de la même manière face à ce genre d’adversité. Ils ont déjà connu cette situation. Quand il s’est blessé et qu’il a dû tout arrêter, quand il s’est formé et a postulé, quand il était au chômage et qu’on ne lui répondait pas, qu’il n’avait rien d’autre que sa ténacité à lui opposer. Ils vont devoir revivre cela ? Dix ans après ? Niko ne sait quoi penser. Il prend son téléphone et veut appeler, quelqu’un à qui parler. Un ami, un collègue. Et puis non, il ne veut pas embêter les gens, le premier jour des vacances, ils ont autre chose à penser. Et puis, il n’est pas du genre à se plaindre ni à larmoyer. Ni à s’atermoyer, il va aller de l’avant, se relever et avancer.
À la maison, on est allé chercher des frites. La famille mange devant un épisode de la nouvelle série de Star Wars, on commente les combats, on s’émerveille sur un nouveau sabre laser. Niko profite de ce bonheur simple et sourit. Quand les enfants sont au lit, il descend dans son atelier, il doit mettre la deuxième couche de peinture sur les décors qu’il construit. Toute la scène est bientôt terminée : l’entrée de l’antre des nains, à flanc de montagne, gardée par des statues de golems. Le tout sur vingt centimètres de hauteur. Le travail de longues soirées solitaires, de coups de ciseaux précis et de jets de peinture jouissifs. Sa méditation à lui, son exutoire, sa catharsis. Ce soir, pourtant, il ouvre son ordinateur portable sur l’établi et pousse de côté les morceaux de placo pour placer sa souris.
Alors, soigneusement, sérieusement, il s’applique à mettre son CV à jour, à le gonfler un peu. Il rédige des lettres de candidature spontanée pour plusieurs types d’établissements standards, il parcourt les sites de recrutement, les Primoweb et autres Actiris… Et ce n’est que tard dans la nuit qu’il finit par placer la dernière touche de couleur ocre sur les grilles du cimetière de la maquette qu’il peaufine un peu avant d’aller se coucher.
Sa femme ne sait toujours pas. Le weekend passe. Il prévoit de lui en parler, mais pour la rassurer il refait d’abord tous les budgets du ménage. Il regarde les postes où on peut économiser, là où il peut faire un effort, là où on doit continuer à payer. Il veut lui montrer déjà son dossier de recrutement, il veut pouvoir lui dire que tout ira bien, qu’il a les choses en main. Il doit aussi aller s’inscrire au chômage, se déclarer officiellement demandeur d’emploi. Ce sera demain, elle saura demain soir. Il se le promet en s’endormant, la tête emplie de conversations qu’il n’a pas eues, de paroles qu’il aurait dû prononcer, de rage et de colère. Et avant de sombrer, de larmes lentes mais sincères.