Ceux qui ont tué la liberté ne savent pas ce qu’est la liberté, en vérité ils sont moins libres que les gens qu’ils bâillonnent et font disparaître…
Sans témoins pour la raconter, l’histoire n’existe pas, quelqu’un doit amorcer le récit pour que d’autres le terminent.
Boualem SANSAL, 2084. La fin du monde
En ce matin de novembre 2084, le ciel de Bruxelles est bas, lourd, comme un couvercle que nul ne pourrait soulever. Une bruine fine s’infiltre entre les pavés de la Grand-Place, efface les contours des façades baroques, brouille les enseignes des magasins, notamment celles des rares commerces francophones encore tolérés de-ci de-là au cœur de l’îlot sacré. Une rumeur s’étouffe entre les murs humides, celle que tous connaissent et que personne n’ose exprimer : Samuel Albosan est mort. Un laconique bulletin officiel est venu clore son destin, une phrase sèche jetée au vent par un secrétaire du gouvernement : «Nous avons le regret d’annoncer que le prisonnier Samuel Albosan, reconnu coupable d’activités séditieuses contre l’État, est décédé en détention à la suite de complications médicales. L’enquête conclut à une cause naturelle. Aucune autre déclaration ne sera faite. » Comme si le silence pouvait éteindre l’écho d’un homme dont les mots avaient traversé les décennies et les frontières. Mais ceux qui l’avaient lu, ceux qui l’avaient compris, savaient.
Samuel Albosan est né en l’an 2000, dans une Belgique qui n’existe plus aujourd’hui. Il a connu les dernières années d’un pays en sursis, observé la montée inexorable du nationalisme flamand, entendu les discours marteler cette idée d’une Flandre trahie par l’Histoire. En 2036, lorsque Bertrand Le Tisserand, investi d’un mandat légitime, imposa la sécession définitive de la Flandre, la Belgique s’effondra en une seule nuit. Bruxelles, amputée de son âme, fut enclavée de force dans la Nervie, le nouvel État né des cendres d’un royaume désavoué.
Dès les premières années de cette annexion et de la colonisation nervienne, Albosan comprit l’ampleur du désastre. Les livres furent réécrits. L’histoire fut lavée, frottée, polie jusqu’à ce qu’il n’en subsiste qu’un vernis trompeur, celui d’un roman national restauré où les comtes de Flandre, floués par les ducs de Brabant, obtenaient enfin leur revanche. La langue flamande devint hégémonique. Le français, une survivance honteuse. Le nom même de « Belgique » dut disparaitre. Le Tisserand, spécialiste des écrits de César, expliqua qu’en réalité, les Belgae n’avait pas été les ancêtres des Flamands. Ainsi réhabilita-t-il le peuple nervien et ses tribus germaniques, source et père fondateur du sentiment d’appartenance à une seule patrie qui a toujours animé les provinces flamandes.
Face à cette brutale réécriture de l’Histoire, Albosan prit la plume. Il ne pouvait laisser l’oubli ronger la vérité. Ses pamphlets circulèrent clandestinement, dénonçant cette falsification. Il contestait, point par point, la légitimité de la Nervie sur Bruxelles.
Alors, on le surveilla. On l’intimida. Puis on le menaça.
Quand il lança l’idée d’une cité-État indépendante, qu’il baptisa Bruocsella, sous protection européenne, la Nervie vit rouge. L’Europe, où partout triomphaient les nationalismes, feignit de l’écouter. Albosan fut invité à la Commission européenne par de rares démocrates survivants mais, bientôt, le vent tourna. Son nom devint un signal d’alarme. Sur les réseaux sociaux, dans la presse nervienne, il fut désigné comme traître, ennemi de l’ordre établi. L’individu à abattre.
Un soir d’hiver glacial, alors qu’il rentrait chez lui par une ruelle déserte du quartier des Marolles, trois hommes encapuchonnés le prirent à partie. Insultes d’abord, coups ensuite. Il s’effondra sous les assauts, son visage heurtant violemment les pavés bruxellois. Quand il reprit connaissance, il saignait, son manteau déchiré, son souffle court. Cet assaut, il le savait, n’était pas le fruit du hasard. C’était un avertissement. Le dernier. Ce fut l’événement de trop. Il quitta sa ville par une nuit de décembre. Direction Dublin, terre libre, musicale et insoumise. Il y devint écrivain. Ses romans dystopiques, des satires mordantes, dénonçaient la politique nervienne. Son chef-d’œuvre, « 2084 encore », peignait une civilisation où la pensée personnelle était un crime, où chaque citoyen était surveillé, analysé, classifié. La société entière avançait d’un même pas, tel un faisceau compact émanant d’une source unique. Dans ce roman sombre où la peur et la soumission forgeaient l’avenir, il racontait le formatage, l’effacement de la culture.
Le texte fit l’effet d’une bombe. Il inspira une jeunesse bruxelloise déjà frémissante. De son exil, Albosan voyait ses idées se répandre de l’autre côté de la Manche. Dans les quartiers encore frondeurs, le rêve de Bruocsella renaissait. La Nervie s’inquiéta, répliqua, et renforça la présence policière dans les rues de Bruxelles, désormais ville servile.
Les années passèrent et les chefs politiques avec elles. L’ascension de la Nervie n’aurait pas été possible sans son alliance avec la République démocratique du Congo M23, un régime militarisé qui contrôlait les gisements de cobalt les plus riches de la planète. En échange de contrats d’exploitation exclusifs, la Nervie fournissait au M23 des technologies de surveillance avancées, des armes de pointe et un accès aux marchés européens. Tandis que Bruxelles étouffait sous les lois linguistiques et la réécriture de l’histoire, Kinshasa passer à l’état d’empire industriel de la data, où chaque individu était fiché, scanné, catégorisé. La Nervie n’était pas une simple dictature régionale : elle était devenue le laboratoire d’un monde où les sociétés n’étaient plus que des instruments au service de leur propre rentabilité. L’Europe, dépendante des batteries au cobalt pour alimenter ses intelligences artificielles, se gardait bien de donner son avis, de peur d'être accusée d'ingérence. L’Alliance nervienne avec la puissance Centrafrique du M23 fut scellée lors des accords mémorables du traité de Matonge. Le plat pays de Nervie se métamorphosa un monopole incontournable pour les nations en voie de formatage. Le gouverneur du département de la Wallonie Française, qui était un lointain descendant de la princesse Elisabeth de Belgique, tenta une timide intervention au Sénat, mais la France, dont l’évolution était sujette aux imports des ressources minières exploitées par la Nervie, ne soutint jamais les Bruxellois.
Cependant, les idées de Samuel continuaient d’essaimer. Inspirés par ses écrits, les jeunes de nombreuses villes d’Europe décidèrent de reprendre leur destin en main. Dans un monde où les assemblées parlementaires s’étaient muées en gestionnaires de systèmes, ils rêvèrent d’une nouvelle ère, d’une Renaissance moderne où les cités-États redeviendraient des bastions d’érudition, d’humanisme et de sciences. Le phénomène s’était enclenché progressivement, d’abord par la culture, puis par la politique. À Paris, les écrivains et intellectuels, fatigués de voir leur ville réduite à une simple vitrine touristique, avaient proclamé la Commune-Lumière, un territoire dédié aux idées et à l’innovation, où la liberté d’expression primait sur toute autre loi. À Venise, une élite d’architectes et d’artistes s’était réapproprié le lagon pour en faire un bastion de la préservation patrimoniale, tandis qu’à Dublin, la musique et la littérature avaient forgé une capitale du refus, où chaque rue vibrait de concerts et de discussions philosophiques. Vienne, elle, s’était imposée comme un refuge pour les chercheurs et scientifiques, revendiquant ainsi son héritage impérial et savant. Cette toile de cités-États, bien que disparate, formait une force de contestation silencieuse, une alternative au modèle ultra-contrôlé des nations rentabilisées. Ce mouvement grandissait, et Albosan en avait été l’inspirateur involontaire. Sa vision de Bruocsella trouvait un écho dans cette fédération inédite, dans ces enclaves où la pensée refusait de mourir.
En 2080, Samuel était désormais un vieil homme, respecté et distingué. À l’occasion de son 80e anniversaire, il fut invité en tous lieux dans les réseaux résistants de l’indépendance culturelle. Il recueillit les honneurs de toutes les cités-États européennes. Paris, Venise la Neuve, Dublin Musicale, Vienne la Reine… partout, il était reçu comme un héraut de la révolte civilisationnelle. Il devint le premier citoyen européen, un nouvel Érasme dans un monde décomposé qu’il fédérait à lui seul. Mais le temps ne lui laissait plus de répit. Une maladie rongeait son corps. Il le savait. Alors, en 2084, il prit une décision insensée.
Bruxelles l’appelait. Son sang, sa ville. Il espérait revoir ses petits-enfants, marcher une dernière fois dans ses rues. Malgré les avertissements de son entourage, il embarqua. Samuel Albosan était conscient que son retour était une folie. Chaque nuit, depuis qu’il avait arrêté son choix, il s’était réveillé en sueur, hanté par l’image de ces cellules blanches et vides dont personne ne ressortait jamais. Pourtant, quelque chose de viscéral le poussait à avancer. Était-ce la fatigue du combat ? Le poids des années, l’envie de revoir les siens ? Ou bien un espoir insensé, celui de montrer au monde qu’un vieil homme pouvait défier un régime entier rien qu’en posant le pied sur sa terre natale ? Il pensa à ses enfants, à ses petits-enfants qu’il n’avait jamais serrés dans ses bras. Un instant, alors que l’aéroport s’ouvrait devant lui, il hésita. Il aurait pu encore reculer, faire demi-tour, disparaître une dernière fois. Mais il continua d’avancer.
À son arrivée à Zaventem, une annonce résonna : « Monsieur Albosan, veuillez vous présenter au comptoir de l’immigration. »
À peine avait-il atterri qu’on l’arrêta. La Nervie avait son trophée.
On l’enferma sans livres ni papier. Un homme en uniforme entra. « Signez. Reconnaissez la Nervie comme l’héritière légitime de l’Histoire. Condamnez publiquement la chimère qu’est cette Bruocsella. Déclarez votre erreur. »
Il posa le document sur la table métallique. D’un geste mesuré, il fit glisser un stylo vers Samuel. « Il vous suffit de signer. » Albosan fixa la feuille. Un simple trait d’encre, et il serait libre. Il pourrait repartir, revoir les siens. Peut-être même, retrouver une place dans cette société qui l’avait banni. Son attention se porta sur la seconde ligne du texte : « Moi, Samuel Albosan, reconnais la Nervie comme unique héritière de l’Histoire belge et condamne les actes séditieux de l’autoproclamée Bruocsella. » Il ferma les yeux un instant. Une chaleur désagréable monta dans sa gorge. Était-ce la peur ? Ou une colère trop longtemps contenue ? Lorsqu’il rouvrit les paupières, il vit le visage de son interrogateur : un individu sans âge, au regard neutre, mécanique. Samuel tendit lentement la main. L’agent ne broncha pas. Mais Albosan ne prit pas le stylo. Il repoussa le papier vers le centre de la table. « Non. » Un silence de plomb tomba dans la pièce et l’homme attendit. Puis, il se redressa, ramassa la feuille et se dirigea vers la porte.
Ensuite, les semaines s’écoulèrent, identiques et muettes. Un crabe malin progressait en lui ; on le transféra en clinique, parfois, on le transfusa aussi. Il finit par arrêter de se battre, il ne mangea plus, c’était son ultime moyen d’exprimer son refus. Vint le dernier jour. Et plus tard, un simple communiqué.
***
En ce matin de novembre 2084, le ciel de Bruxelles est bas, lourd, comme un couvercle que nul ne pourrait soulever. La Nervie ne tremble pas. L’Europe, affairée à ses marchés, détourne le regard. La résilience revient et, même si on n’oublie rien, on s’habitue, c’est tout.
Puis, une lueur apparait dans l’obscurité. Une fuite anonyme, un souffle clandestin qui porte encore l’écho d’une voix que l’on croyait éteinte. Une journaliste bruxelloise, Luciana Weinshler, reçoit un pli cacheté, glissé sous sa porte en pleine nuit. À l’intérieur, un livre jauni par les années, publié en 2025 en hommage à un auteur persécuté et arrêté, un certain Boualem Sansal. À la dernière page, une annotation manuscrite : « Sans témoins pour la raconter, l’histoire n’existe pas, quelqu’un a amorcé le récit pour que d’autres le terminent. »
Luciana sent un frisson parcourir son échine. Tout est là, sous ses yeux. Le combat de Sansal, celui d’Albosan, et maintenant le sien. Elle comprend que son devoir est de continuer et de s’exprimer, encore et encore. Ce livre, elle ne peut pas le porter seule. Alors elle rallie d’autres écrivains. De Paris, de Venise, de Dublin, de Vienne. De la République des Lettres, ensemble, ils entreprennent de composer un ouvrage, non pas un simple récit, mais un témoignage, une mise en lumière. Un document interdit d’avance, mais inéluctable.
Et aujourd’hui, alors que la Nervie croit avoir effacé Samuel Albosan, il devient un mythe. Comme tous ceux qui, par leurs mots, refusent de plier. Un murmure que le vent porte sur les pavés mouillés de l’histoire.
Un cri immortel.