Tu seras toujours à un ou deux numéros d'avoir le quinté dans l'ordre.
Orelsan – Basique
La famille de Lenny a toujours été marquée par le hasard. Sa mère appelle ça le destin, son grand-père disait : la chance, il faut la forcer. Quand on joue obstinément, on rafle parfois la mise. Radio-crochets, lots du club Mickey, collections de bouchons de Coca-Cola, enveloppes et coupons à renvoyer. Depuis des années, chaque semaine les mêmes chiffres sur les grille de loto, pour augmenter les probabilités de gagner. Lenny veut rompre la systémique. Certains ne boivent pas une goutte d’alcool, ayant vu les dégâts causés par la bouteille ; Lenny ne joue pas, presque pour les mêmes raisons. Sa mère vient de remporter un séjour d’une semaine grâce à son magazine préféré. Il la soupçonne d’avoir découpé tous les bons de participation des exemplaires exposés dans les supermarchés. Forcer la chance à ce point-là, on appelle ça tricher. Toujours est-il qu’elle a reçu le premier prix. Lenny est allé la déposer à l’aéroport dans la journée. En faisant la queue pour l’enregistrement de ses bagages, elle a semblé hésiter, puis elle lui a confié une mission. Là-bas, près d’une piscine azur, sur cette île volcanique, elle ne pourra pas écouter « L’enveloppe » à la radio. Ça fait des mois que personne n’a gagné. Sa mère lui a demandé de suivre attentivement l’émission et de retenir le montant, au cas où on l’appellerait. Elle a même confié son téléphone à Lenny, elle n’en aura de toute façon pas besoin à Lanzarote. C’est ça, forcer la chance : d’habitude tu ne joues pas et là tu joueras. En plus, tu auras deux téléphones sur toi au lieu d’un. On va gagner, tu verras. On a la gagne dans la famille. Lenny promit tout ce qu’elle voulut, il empocha le téléphone et ils se rendirent à la librairie pour acheter des billets à gratter durant le voyage en avion, qui est fort long quand même.
À la fin de la chanson, l’animateur annonce le début de « L’enveloppe » et Lenny part se promener. Si tu ne veux pas gagner un concours à la radio, n’écoute pas la radio, basique. L’air de la rue est frais et vicié, presque silencieux. Il inspire profondément et souffle une buée tiédasse qui s’enfuit devant lui. Le vent dans le dos, les mains dans les poches, il se met en marche. Au bout du trottoir, une jeune fille trottine sur place. Elle tente de garder ses muscles chauds avant de traverser. Elle est jolie dans sa tenue de sport. Lenny l’observe. Il lui sourit et se dit que ça, c’est forcer sa chance. Provoquer le sort. Elle ajuste son casque sur ses oreilles, un rythme s’en échappe, le même qui martèle le sol à ses pieds, celui de ses pas sur le flow d’une voix. C’est Beyonce à ses côtés.
Ici c’est Jibi, je serai avec vous pendant deux heures pour tenter de vous faire gagner le contenu de l’enveloppe. Le principe est simple. Je remplis un chèque, en direct. Écoutez le bruit de ma plume sur le papier. Entre chaque chanson, j’appelle quelqu’un au hasard : téléphone fixe, GSM, tous les numéros sont scannés par l’ordinateur. Vous devez décrocher avant la dixième sonnerie et me dire aujourd’hui : soixante-quatre mille neuf cent quarante-neuf. Après m’avoir donné la combinaison six quatre neuf quatre neuf, vous restez en ligne, vous dictez votre adresse et je l’inscris directement sur l’enveloppe que vous recevrez à domicile par la poste. Chers auditeurs, restez à l’écoute ! Peut-être est-ce votre téléphone qui va sonner, soyez attentifs, soixante-quatre mille neuf cent quarante-neuf tel est le code pour recevoir l’enveloppe. Imaginez ce que vous pouvez faire avec cet argent en écoutant la chanson suivante. Voici Beyonce. Tout de suite après, je vous appelle.
Get what's mine, take what's mine. Okay ladies, now let's get in formation, 'cause I slay.
Lina s’en veut. Elle est obstinée, elle le sait. On ne quitte pas le quartier pour arriver à l’université sans avoir dû lutter. Elle est pugnace mais ne fait que se défendre, elle accuse les coups en s’y confrontant tête baissée. Lina court et voudrait se vider la tête. En faire sortir la culpabilité, en expulser la fatigue. Elle travaille sérieusement, depuis des années. Si un jour, dans une émission à la radio, on lui demande ce qui lui a donné la force de gravir tous les échelons pour arriver au sommet, elle sait ce qu’elle répondra. Elle aime voir les réactions de ses interlocuteurs lorsque, pour la première fois, ils l’entendent parler. Ces moments où ils perçoivent ce décalage entre son physique, son faciès, sa couleur de peau, son allure et la langue châtiée et soutenue qu’elle maîtrise d’une voix posée, sans accent. Ces petits instants de surprise, quand on la prend au sérieux. Elle s’en est nourrie pour se donner la force d’avancer toujours plus loin dans son parcours, dans sa carrière universitaire. Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à cette bourse qu’on lui refuse.
Normalement, la Faculté devrait se mettre à plat ventre et lui dérouler le tapis rouge pour l’accueillir parmi ses chercheurs. Le corps scientifique devrait avoir à cœur de la mener jusqu’au statut de Professeur. Et elle veut être Professeur. Mieux que Docteur ou que Maître. Mais le système s’est ligué contre elle. Primo-arrivante, Lina ne parlait pas un mot de français quand sa famille a débarqué en Europe. De classe d’accueil en alphabétisation, de degré d’orientation en jury central, au total elle a perdu quatre ans dans sa scolarité. Elle n’a pas toujours été cette combattante, celle qui déchire tout (I slay). Loin s’en faut ; elle n’aurait d’ailleurs pas cru celui qui lui aurait prédit cette réussite. I go hard get what's mine. On est samedi, elle a terminé son service, les chevilles gonflées, les cheveux gras, les mains caleuses et gercées. Dès qu’elle est rentrée, elle s’est changée, a enfilé ses Nike. Ecouter les voix de la radio pour chasser celles de son esprit. Courir en musique. Elle se chauffait encore, piétinait en cadence, quand elle s’est rendu compte que cet homme la regardait. Il lui a souri, vaguement ou timidement. Mais c’était un sourire, elle en est sûre. Avoir un compagnon de vie, cela lui ferait du bien. Ne pas devoir affronter seule les épreuves. Elle sent les muscles de ses mollets et de ses cuisses se contracter, n’attendant qu’un ordre pour lâcher la gomme. Elle balance la tête et fait rouler les épaules. Le feu passe au vert, Lina s’élance. Elle frappe l’air de coups de poings lancés contre le destin. Elle est trop âgée, c’est marqué dans son dossier, dans sa lettre de refus. Elle a perdu trop de temps à apprendre les bases de la langue et aujourd’hui, cela lui coûte sa maîtrise. L’ironie est telle que Lina en sourit. Elle accélère la cadence, allonge la foulée. Sans bourse, elle va devoir continuer à travailler pour payer le loyer de son petit studio. Sans parler des frais d’inscription plus élevés puisqu’elle aura perdu tous les avantages liés à son statut d’étudiante. Impossible de poursuivre un Doctorat tout en travaillant dans un restaurant midi et soir. Irréalisable. Adieu la carrière universitaire. Elle a calculé combien elle devrait emprunter pour financer quatre années de recherche. Avec soixante mille, elle pourrait s’en sortir. Le loyer, la nourriture, les frais divers, les livres, les abonnements et autres factures… Elle ne va quand même pas lancer un crowdfunding pour financer son doctorat, mais elle y a songé. Le banquier était presque gêné pour elle qu’elle ait osé demander d’emprunter une telle somme. Les différents services d’aide qu’elle a consultés ont voulu lui remettre les idées en place : qu’elle aille travailler, avant d’être surqualifiée ! Soixante mille euros, et elle pourrait accomplir ses rêves. Elle devrait prendre les devants, donner le premier coup et sortir des cordes, arrêter de viser la victoire aux points et utiliser ses poings. Mais c’est une question d’argent. Au cas où, elle répète le mantra radiophonique six quatre neuf quatre neuf. Si cet imbécile appelait par hasard. Si c’est son téléphone qui sonne, elle répondra et dira six quatre neuf quatre neuf. Cinq chiffres qui changeraient sa vie. Elle se sent prête, et la brûlure de ses muscles stimule sa volonté d’aller de l’avant. À nouveau sur le circuit, elle foule le pavé, déterminée. Jibi annonce la prochaine chanson, de circonstance.
When I'm drivin' in my car, and the man come on the radio. He's tellin' me more and more about some useless information supposed to fire my imagination.
Samuel rentre chez lui après avoir rendu visite à son père à l’hôpital. Quelque deux heures plus tard, il a parcouru trente-huit kilomètres, alors il commence à s’énerver, alors il devient complétement fou. A croire que chaque bonne action doit se payer sans aucune satisfaction. La radio annonce des bouchons pour rentrer en agglomération, des accidents sur toutes les routes. Samuel en a dénombré une dizaine grâce à l’application d’info-trafic intégrée à la voiture. Il chipote au GPS, cherche un itinéraire alternatif, règle l’air conditionné, oriente les ventilos, parcourt les fréquences à la radio. Il est en première, quand il avance. Il a mal au genou, le gauche. Le pied sur l’embrayage, il redoute que la rotule craque. Depuis son opération, c’est fragile. Il n’a plus de ménisque, il ne devrait pas conduire, ou alors une automatique. Catherine voudrait une familiale, un Touran. En option, deux places dans le coffre. Ce sera bien pour les enfants plus tard, quand on devra ramener leurs copains, du foot ou des scouts. Mais un Touran, c’est cher. Et il faut faire des travaux dans la maison. Isoler la toiture. Prendre un emprunt pour la rénovation, un autre pour la Volkswagen. Et l’hypothèque qu’ils ont déjà sur les bras pour encore dix-huit ans ! Alors une automatique ce n’est pas pour tout de suite, et tant pis pour son genou. Point mort, frein à main. Un message s’affiche, c’est son père. J’ai vu aux infos que les routes sont encombrées. Il se demande si son fils va bien. Il lui dit : l’accident, ce n’est pas toi au moins ? — Non papa mais je suis bloqué dans les bouchons, bon courage à toi, essaie de te reposer. Bisous. Je t’aime. Il efface je t’aime. Il réécrit je t’aime. Il l’efface à nouveau. Doit-on écrire je t’aime à son père qui est à l’hôpital, qui est peut-être sur son lit de mort ? Samuel est passé par le service social. On lui a expliqué que toutes les pistes d’aides possibles ont été exploitées, en vain. Son père est insolvable depuis longtemps. Et dans ces cas-là, on se retourne vers les enfants. C’est la loi. C’est légal, le fils paiera un jour pour son père. Chienne de vie. Consultations, opérations, hospitalisations, soins, médicaments, télé dans la chambre… Soixante mille euros pour sa pomme. Pour un père à qui il hésite à dire je t’aime. And I try, and I try. La voix de Mick Jagger emplit l’habitacle de la vieille Polo. I can’t get no satisfaction. Le temps de penser à l’argent, le temps de se rendre compte de la merde noire dans laquelle il se trouve, le temps d’imaginer comment annoncer cela à Catherine, comment emprunter, quel montage financier opérer, et il a la satisfaction d’avoir une autoroute perdue devant lui. Quand l’insupportable animateur reprend le micro, Samuel s’apprête à changer de station, au moment où il entend : Soixante-quatre mille neuf cent quarante-neuf tel est le code pour recevoir l’enveloppe. Il écoute la suite. De quoi payer les frais d’hôpital de papa et le problème est réglé, chanson suivante.
You're gonna have to take yourself out of circulation into something else. If it's a lot, show them what you got.
Samuel est fébrile, la chute est proche. Le trajet touche à sa fin, ça sent l’écurie. Il peut accélérer, alors il accélère. Au cas où, il répète le mantra radiophonique six quatre neuf quatre neuf. Si cet imbécile appelait par hasard. Si c’est son téléphone qui sonne, il répondra et dira six quatre neuf quatre neuf. Cinq chiffres qui changeraient sa vie. Il ne peut s’empêcher de fixer son téléphone, jeté dans le vide-poche. Il va sonner, il le sent. Il embraye et passe la quatrième à la hauteur où le boulevard traverse Samuel Park. La route se perd devant lui.
Je vais maintenant composer le quatrième numéro de la soirée. Déjà trois coups dans l’eau mais le prochain sera peut-être le vôtre ? Attention, le numéro est composé…
Lenny relève son col, regarde à gauche, à droite, une voiture arrive mais il a le temps de traverser. Il quitte le trottoir et avance d’un pas qu’il veut rapide malgré le froid qui engourdit ses jambes. Il a fait la moitié du chemin quand un carillon à l’ancienne retentit et le saisit. Un bon vieux driiiing des familles le tire de ses pensées ankylosées. C’est le GSM de sa mère qui sonne dans sa poche. Lenny sort l’engin, illuminé et bruyant dans sa main gauche. Ses yeux distinguent alors une lumière trop forte pour être celle de l’écran. Il se rend compte qu’il s’est arrêté. Comme un lapin pris dans les phares. Première sonnerie. Lina s’arrête essoufflée, les mains sur les cuisses, elle regarde le carrefour. Une voiture fonce. Un homme est en plein milieu de la chaussée. Il va mourir. Lina l’appelle, elle crie. Le casque sur les oreilles, elle n’entend pas si on lui répond, elle n’entend que Jibi qui dit : deuxième sonnerie. Samuel jure. Son téléphone reste muet. Il s’apprête à couper la radio, déçu, quand en levant les yeux il aperçoit une ombre sur sa route, non loin, trop près. Il freine à la troisième sonnerie. Lina calcule que si l’homme ne bouge pas, l’impact sera inévitable. Elle chasse le casque de ses oreilles et hurle. Pour toute réponse, elle entend retentir la quatrième sonnerie. L’homme ne bouge pas. La voiture se rapproche dans un zigzag au cri effrayant et crissant. En serrant fort le volant, Samuel perçoit une voix lointaine dire : cinquième sonnerie. Lenny s’est protégé comme il a pu. Projeté, il a rebondi sur le bitume. Le téléphone de sa mère est resté calé dans sa main crispée, blanche sous l’effort, rouge sous le sang. Ses oreilles sifflent, il a mal à la tête, c’est ce bruit, la sixième sonnerie… Samuel sort de la voiture, prend appui sur sa jambe gauche et s’élance vers le corps allongé dans la lueur des phares. Craquement de rotule, son genou cède. La douleur le transperce. Il entend retentir la septième sonnerie en même temps qu’il voit une jeune fille courir. L’homme à terre brandit un téléphone qui sonne dans sa main, son coude formant un angle étrange avec son avant-bras. Samuel comprend qu’il doit s’emparer du portable et décrocher pour gagner l’enveloppe mais qu’il n’y arrivera pas avant la fille qui court vers la huitième sonnerie… Lina voit le conducteur fou tituber, blessé sans doute dans l’impact, il avance vers l’homme. Il approche du téléphone. Elle sait alors qu’elle doit arriver avant lui pour gagner l’enveloppe mais qu’elle va devoir se battre, porter les coups. Elle accélère et bondit. Elle assène une claque sur la tête du conducteur qui s’écroule au son de la neuvième sonnerie. Lina a vu clair dans son jeu, c’est un assassin qui préfère essayer de remporter le gros lot plutôt que de porter secours à sa victime mourante. Elle n’est pas loin, elle va y arriver, elle connait le code, elle va gagner. Samuel lui empoigne la cheville au moment où elle s’élance. Lina chute. Lenny a toujours les oreilles qui sifflent et il veut que ça s’arrête. C’est la dixième sonnerie, que ce tintement inhumain cesse ! Ses doigts bougent au hasard, nerveusement, sa main est parcourue de spasmes. Il réussit à décrocher. Il entend quelqu’un crier un chiffre, non loin. Il porte le combiné à son oreille en retenant un hurlement de douleur.
— Allo mon chéri, c’est toi ? J’ai eu peur que tu coupes mon téléphone, tête de mule que tu es, alors je vérifie si tu es bien à l’affût pour l’enveloppe. Ils n’ont pas appelé dis-moi ? Lenny, tu es là ?
Tombstone and the damage done. How beautiful the poetry, how beautiful the prose. This is where the story ends and this is where it goes. It just turned into an alibi. But anyway, this is where the Samuel Park has fit upon your toes.
Nouvelle parue dans « L’Enveloppe », recueil de nouvelles,
éd. Fédération Wallonie-Bruxelles, 2018, pp. 77-85.
Adaptation radiophonique: "par Ouï Dire" - RTBF - 2020 (25').
Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles - Grand Prix de la RTBF.