Sur sa route, il avait croisé quelques camions rouges aux sirènes hurlantes. Et en arrivant chez lui, il avait vu, sans y prêter grande attention, cette fille le nez en l'air, devant la porte de l'immeuble.
Quentin arrêta son scooter et commença à fouiller les poches de son blouson à la recherche de cigarettes.
— Ça fait au moins une heure que le ciel est rouge, qu'est-ce qui se passe là-bas? lui demanda la gosse.
Une Marlboro aux lèvres, il continua son inspection dans l'espoir à présent de trouver un briquet.
In the Sun, I'm married, burrted. Yeah, yeah, yeah.
La voix de Cobaîn résonnait dans ses oreilles, il regarda autour de lui, cherchant quelqu’un susceptible d’avoir du feu. Il n’y avait personne ; excepté cette fille ; il croisa son regard. Le temps resta suspendu pour un interlude à la désirade.
Elle lui parlait, il retira ses écouteurs. Sunburn with freezerburn crut-il comprendre avant d’appuyer sur le bouton stop.
Après avoir écouté attentivement le récit de Quentin sur l’incendie du grand magasin, Lore sortit de son cartable une boîte d’allumettes et la lui présenta – comme en échange de la belle histoire qu’il venait de lui raconter – avec un petit air gêné. il comprit qu’elle s’attendait à une réflexion du genre :
« Que fais-tu avec des allumettes à ton âge ? » mais comme il s’en foutait, il se contenta d’allumer sa sèche.
Elle l’observa inhaler les trois premières bouffées puis plongea à nouveau le regard dans le ciel qui finissait de s’embraser. Elle attendit qu’il ait fini d’accrocher son cadenas pour dire, les yeux toujours rivés sur le rouge des nuées :
— Tu habites au second, n’est-ce pas ? Je suis au quatrième mais maman n’est pas là et je n’ai pas mes clefs. Je peux rentrer avec toi ?
Elle prit son sac, rejeta en arrière ses longs cheveux roux et suivit Quentin dans l’immeuble.
— Tu veux boire quelque chose ?
Elle contemplait une affiche de film. Un homme, un mégot vissé aux coins des lèvres, pointait son arme vers le bas. Du sang giclait, Lore se recroquevilla au fond du vieux canapé. Sa vue se troublait. Quentin lui tendit une canette de Coca.
— A quelle heure tu m’as dit que ta mère rentrait ?
— Je ne l’ai pas dit. Elle rentre a dix-neuf heures. Je suis…
Il n’écoutait déjà plus, il cherchait un disque. Agacé par le manque de choix, il mit la radio. Une musique entraînante sortit des baffles ; il hésita à proposer une danse à sa jeune invitée. Non, trop tôt ; il se contenta de faire jouer ses mains en rythme sur la table.
— Eh, Quentin, je te parle. Tu t’en fiches, de ce que je dis ?
— Vas-y, raconte-moi ta vie encore.
Lore ne prêta pas attention au ton ironique. Elle le regarda allumer une cigarette et aspira furtivement l’effluve de souffre gratté par l’allumette.
— Quand j’avais cinq ans, finit-elle par dire, un grand incendie a détruit ma maison. Mon grand frère est mort, brûlé vif. Nous nous sommes alors installés à la campagne, près d’un bois, mais pour peu de temps. Maintenant nous vivons ici.
Pourtant j’aime la forêt, tu comprends…
Ce n’était pas vraiment une interrogation et le garçon
·s’abstint de répondre. Il détournait peu à peu son attention vers la chanson qui passait à présent… A qui donc appartenait cette voix envoûtante, stridente et grave à la fois ?
She 's a sad tomato
Walking down the street
Will never meet her
She's a real woman child
I am smitten
She's her own invention
And I'm the real thing
Yeah life is strange.
— … à cause du rouge. Quentin, tu m’écoutes ?
Sa cigarette s’était consumée. Il fit tomber les cendres, souffla sur le bout, presque éteint, qui redevint incandescent, rouge vif. Il tira une dernière bouffée.
— Je disais : j’ai toujours eu un problème à cause du rouge.
— Quel problème ? demanda-t-il, amusé.
— Regarde mes cheveux : roux. Ma couleur préférée : le rouge…
Il l’interrompit en disant que tout ça n’était pas vraiment un problème. Le problème se trouvait dans le fait que — il se lança dans une imitation approximative de Benoît Poelvoorde.
« Le rouge, c’est la couleur du sang, la couleur de la violence, mais aussi la couleur du vin et qui dit vin dit… »
Lore buvait ses paroles, puis se mit à rire. Quentin s’arrêta net, dans une pose ridicule et elle rit de plus belle. Il fut satisfait d’avoir diverti cette fille. Elle n’a pas dû avoir la belle vie tous les jours, pensa-t-il du moins. Et en plus elle s’invente des histoires, des « problèmes à cause du rouge ».
— C’est pas des histoires hurla-t-elle, tu dois me croire.
— Pardon ?...
— J’ai vraiment un problème.
— Mais je n’ai jamais dit le contraire, bafouilla-t-il.
— Alors ça va. Y a pas des gens qui chantent en français sur cette radio ?
Quentin se rendit à la cuisine ; en passant, il changea de chaîne. Il prit une bouteille de Jupiler dans le casier et se dit qu’il l’ouvrirait avec ses dents, sachant très bien qu’il mettrait un temps fou à trouver le décapsuleur.
— Bon, et c’est quoi, ce vrai problème ?
En fond sonore, Goldman annonçait qu’il y aurait du soleil, de l’amour et du pain et que rien ne serait plus jamais comme avant… Ça, non.
— J’attire le rouge et je suis attirée par lui, je le séduis, il finit toujours par m’appartenir et puis je retourne dans mes rêves.
— Quelle est la couleur de tes songes, petite fille ?
— Mes cauchemars sont en rouge.
Il crut apercevoir une lueur dans les yeux de Lore, une torche, Il trouva ça beau, simplement beau. Deux braseros au fond des pupilles, elle s’humecta les lèvres et chuchota d’une voix chaude et rauque : « Rouge »
Quentin était ému par ces lumières folles. Luttant contre une poussée désagréable et soudaine d’adrénaline, il détourna le regard et entreprit d’ouvrir sa bière. .Il coinça le bout de la bouteille entre ses molaires et mordit un coup sec… « Rouge » répétait Lore… Le goulot se brisa en morceaux minuscules qui lui blessèrent la langue, les joues, l’arrière-gorge. Un incendie de douleur jaillit de sa bouche, éteignant ses cris.
Les pupilles dilatées, Lore avançait les lèvres et il comprit qu’elle voulait l’embrasser. Il s’ouvrit à la jeune fille, guidé par un instinct inconnu, alors que la douleur envahissait son esprit. Ils restèrent enlacés longtemps, la langue de Lore se remuait doucement dans sa bouche meurtrie.
Quentin recula soudain ; comme effrayé. Il se tourna et vit dans un miroir son visage tout barbouillé de sang.
Alors, il sentit les deux mains de Lore sur ses épaules, mais ne vit pas son reflet dans la glace. Elle planta ses crocs profonds dans la nuque du jeune homme.
Plus tard, il entendit craquer une allumette. Au dehors, le feu silencieux partit et en lui, la mort rouge s’installait.
Une dernière chanson se consuma et Lore s’en alla dans la forêt retrouver ses rêves.
Savoure-toi, savoure-moi
Savoure le rouge, mon amour
Tu voudrais voir des marées de sang
Et captiver la fleur de mes mouvements
Retourne-toi, retourne dans le rouge
Et conduis-moi
Savoure-moi, savoure-toi.
Savoure le rouge, mon amour.
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Dessin original de Cha - https://blog.chabd.com/
LA BANDE SON DE LA NOUVELLE
ALL APOLOGIES, PAROLES DE KURT COBAIN ; NIRVANA.
MY CRUSH WITH EYELINER, PAROLES DE MICHAEL STIPE, REM.
ROUGE, PAROLES DE J-J. GOLDMAN, FREDERICKS, GOLDMAN, JONES.
SAVOURE LE ROUGE, PAROLES DE NICOLA SIRKIS ; INDOCHINE.
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"Savoure le Rouge" - Nouvelle parue dans la Libre Belgique en 1997, Prix "jeune" de la Fureur de Lire 1996 - Grand prix de la Libre Belgique - Adaptation radiophonique diffusée à la RTBF. (c) Yannick Ziegler